Eau de cologne et p'tites pastilles

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Suzon s'est éteinte cette nuit et je pleurs sur ma lointaine Bourgogne.

C'était la dernière de mes aïeules.

Je suis heureuse pour elle. Elle le méritait son repos éternel, depuis le temps qu'elle le réclamait. 97 ans, c'est une longue vie. Et la voici enfin délivrée de son ennui.

Aujourd'hui, c'est juste un peu dur. Un pas de plus a faire, une enjambée de sept lieues pour la petite fille de l'Arquebuse que j'ai laissée la-bas. J'ai mal a la fillette, entre deux sanglots et deux sourires, je me souviens de ma Bourgogne.

Je pense a tous mes Noëls passes la-bas, quasiment tous jusqu'a ce que je parte de la maison. Nous avons, mes frères et moi, garde de nombreux souvenirs, nous avons eu une belle enfance. Les seuls petits-enfants du fils unique arrivé tardivement, un miracle disait-on ... Assurément, nous avons été choyés, entoures et aimes par toutes les femmes de cette petite famille.

C'est de mon patrimoine dont il s'agit, de mon enfance et de mon adolescence. Héritage de tendres souvenirs. 

A peine a deux heures et demie de route de la maison, la table était déjà dressée, pressée de nous voir tous débarquer. Les plats nous attendaient. Le jambon persille en entrée, le gigot d'agneau et ses haricots blancs, le pot au feu ou la blanquette de veau ... les escargots et les coquilles Saint Jacques faits maison pour les grandes occasions et toujours en dessert, au choix, une crème renversée ou une île flottante. Ils savaient vivre dans ma famille.

C'est toujours avec délice que je me plonge dans les menus de communion ou de mariage de leur époque. Ces festins tenaient sur une double page, quelle farandole de vins ... frissons d'envie, soupirs d'extase. Recevoir sa famille proche et lointaine et pas seulement pour les fêtes, mais aussi après les vendanges ou une récolte de fruits, était un art de vivre, un bonheur partage.

Oui, en bonne terrienne, je songe avec gourmandise a tous ces repas qui duraient trois plombes. Au moment ou le café était servi, je jouais invariablement aux dominos et au loto. A la promenade digestive faite quelques heures après a l'Arquebuse pour donner du pain aux canards et jeter des cailloux sur les carpes obèses du bassin.

Et pendant ce temps la, les femmes de la maison s'occupaient du reste. Au dessus des éviers, les trois soeurs s'affairaient, leurs seins-polochons serres dans des tabliers, leurs chignons blancs retenus par des peignes et des épingles. La vaisselle était faite a la main, essuyée puis remise sur la table, prête pour le dîner. Nos samedis étaient charges de 1000 bonnes choses.

Le week-end a la mode bourguignonne était réglé comme une pendule.

Le déjeuner et le dîner du samedi chez les grand-parents, le déjeuner du dimanche chez les tantes. La messe du dimanche matin, a Saint Bénigne avec les uns, ou a Saint Michel avec les soeurs, parfois a Notre Dame. J'étais toujours en retard, me décidant a la dernière minute, quelle église mériterait mon inattention. J'aimais les surprendre et glisser ma main dans la leur, gantée, bien plus douce. Et guetter ensuite l'arrivée des autres. Girouette a couettes. Je me moquais de prier, je faisais semblant, seules les odeurs, les nuques, l'atmosphère et la paix du Christ comptaient pour moi.

Puis venait le passage dans la pâtisserie du quartier, le choix du dessert souvent déjà réservé. La montée d'escalier en pierre de Bourgogne, les patins a mettre des l'entrée. Respecter l'interieur de ces deux soeurs. En douce, je fouillais dans leurs placards de salle de bain, me poudrais le nez, m'aspergeais de sent-bon !

Drôle et pleine de malice rentrée, Suzon a enfin respire, le jour de la mort de sa soeur, débarrassée du joug de son aînée.

Les w-e se sont espaces et nous sommes rapidement passes de l'appartement encaustiqué a une petite maison de retraite toute moche. Ca faisait une quinzaine d'années que Suzanne se morfondait dans sa chambre. Attendant et réclamant que la mort vienne la prendre, en vain. Puis, elle a doucement perdu la tête. Elle s'est même échappée une fois, voulant faire quelques courses. Ça m'a beaucoup fait rire a l'époque, les autres, beaucoup moins.

Suzon, qui perdait la boule, ne reconnaissait même plus ses visiteurs, mais elle ne voulait plus mourir, c'était déjà ça. J'étais ravie pour elle. Elle vivait dans son monde, dans un passe réinventé. Bougonnant sur l'absence de sa soeur qui devait être une fois encore en ville ou a l'étude. Râlant sur sa voisine qui n'avait pu venir lui rendre visite. Me parlant de Gaston, leur frère, que je n'ai jamais connu, alcoolique notoire et coureur de jupons, la honte de la famille.

Elle continuait a nous accueillir, faisant notre connaissance a chacune de nos rares visites. Nous vouvoyant bien poliment, trouvant les p'tites que je lui amenais bien jolies et très gracieuses. Nous disant, que si elle avait su, elle serait partie chez Mulot acheter des longuets, aurait préparé du thé et passe une autre robe. Tout ça en tentant coquettement de redonner un peu tenue a ses cheveux. Puis elle ouvrait le deuxième tiroir de sa table de chevet et agitait sous le nez de mes deux grenouilles, des pastilles Vichy. Et c'est ainsi que naissent des légendes.

Les bougresses se remettaient a peine de leur passage dans le hall d'entrée du mouroir, que leurs bouches étaient déjà remplies de bonbons. Quelle horreur de passer devant toutes ces vieilles femmes aux bras décharnés et aux bouches édentées. A chaque fois, le même comité d'accueil tentait d'en caresser une. Même moi, j'avais peur.

Mais passe la porte de Suzon c'était bon. Des cadres familiers, photos de nous tous et un peu d'eau de cologne flottant dans l'air effaçait toutes ces odeurs de mort et de potage.

Un paquet de pastilles Vichy, celui de la tante Suzanne, est ramené chaque été pour ma voiture et dans ma salle de bain trône au milieu des parfums plus capiteux, une grande bouteille familiale de "Bien Être".

Suzanne, c'était ça, et c'était bien plus qu'une grand-tante.

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P
<br /> Mes sincères condoléances.<br /> Je remarque qu'on vient de la même région et que les pastilles Vichy traversent les époques et les siècles !<br />
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F
<br /> Excuse moi pour ton ces i oubliés. Je veux me dépêcher et voilà.<br />
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S
<br /> Merci Marcel, elle est morte comme elle a vecue, tranquillement.<br /> Merci Mrs clooney, ca y est c'est fait, c'etait ce matin. Je suis contente, toute la famille, les cousins, les amis etaient presents.<br />
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M
<br /> Parfois la mort est douce quand tu la racontes de cette façon.<br />
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M
<br /> bel homage que tu lui rends là....<br />
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